
Philippe Terninck a une solide expérience du domaine de la finance. Il anime ce mois-ci son premier blogue sur le site des MBA.
Il propose un court texte pour nous interpeler et nous faire réfléchir. N’hésitez pas à lui répondre, à le questionner, à la contester à la limite. L’intérêt d’un blogue est l’échange et le choc des idées.
Il y a un an à cette époque la panique était totale et la peur d’une catastrophe financière régnait dans toutes les sphères de la société. Tout dégringolait : la bourse, l’immobilier, le pétrole, les taux d’intérêt, la consommation en général. Seuls augmentaient les pertes d’emplois et les défauts de paiements. La spirale était vertigineuse.
En ce début de 2010, nos premiers pas se font avec un certain sentiment de soulagement et d’espoir. Mais quelle montagne russe ! La violence de l’effondrement des marchés financiers et leur extraordinaire rebond mêlent de nombreuses cartes, et les leçons que l’on pourra tirer de cette crise majeure se feront avec lenteur. Néanmoins, ces événements qui se sont déroulés sous nos yeux au cours de cette période ne nous donnent-ils pas le sentiment d’assister à un grand bouleversement ?
Le dynamisme passé, alimenté par un endettement excessif des particuliers et la dérégulation des marchés, a atteint ses limites. On a flirté avec l’asphyxie de notre système économique.
La Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres pays dits « émergents » ont montré une capacité à résister malgré l’impact de cette crise. Le monde change quant à la puissance économique et financière de ses zones géographiques, mais il change aussi à l’intérieur de ses « vieilles puissance » qui, se retrouvant au pied du mur, vont inévitablement émerger à leur tour vers une tout autre dynamique. Mais cela risque de leur demander de douloureux ajustements.
La croissance économique semble se consolider graduellement, et les indicateurs avancés 1 démontrent un monde en expansion. Mais il est encore difficile de bien mesurer cette reprise en raison de la perfusion massive injectée par les politiques de relance. Le désengagement de l’État pourra se faire seulement lorsque la demande interne aura repris assez de tonus.
Mais justement, le problème est là. Aux États-Unis, si l’indice ISM 2 des directeurs d’achat du secteur manufacturier progresse, on note également une chute des promesses de ventes immobilières, ainsi qu’une progression du nombre d’emplois détruits. On vient d’atteindre des niveaux de 1949…
Les gens utilisent moins le crédit puisqu’il s’est raréfié et ont commencé à refaire leur épargne. L’État ne peut pas indéfiniment soutenir une croissance par l’utilisation des déficits et de la planche à billets. Même si le secteur industriel investit et regarnit ses stocks, la croissance reste très fragile puisque sans consommateurs. Ils sont toujours frileux et inquiets.
La reprise vigoureuse des marchés boursiers devrait être l’annonce d’une reprise économique à venir, mais en regardant par l’autre côté de la lorgnette, on se rend compte que cette poussée boursière est principalement alimentée par l’argent disponible grâce aux politiques monétaires très accommodantes. Tant que l’argent restera si facile à emprunter, les bourses continueront leur ascension jusqu’à la prochaine crise. Il est assez étrange que les profits mirobolants des grosses banques proviennent ni du secteur des particuliers ni des entreprises, mais des placements boursiers. Y aurait-il moins de risque pour ces financiers à placer leurs capitaux en bourse plutôt que dans l’économie sous forme de prêts aux investissements ?
Si l’espoir réside dans la capacité des États à soutenir la croissance économique par des projets d’infrastructure, des crédits à la consommation et à financer sa dette qui a explosé par des méthodes moins transparentes, le danger provient des risques souverains, c’est-à-dire des pays qui deviennent insolvables, et de ces masses monétaire hors contrôle qu’un jour les créanciers ne voudront plus posséder. Quel sera le « cadeau » empoisonné que nous réserve toute cette accumulation de dettes : inflation galopante ou déflation déprimante ?
Le bouleversement du monde semble profond et irréversible. Les paradigmes ne sont plus les mêmes. Mais ne sommes-nous pas en plein paradoxe : d’un côté nous continuons de fonctionner avec nos vieilles méthodes, et de l’autre l’explosion des technologies de l’information nous force à remettre en question nos structures économiques et nos schèmes de pensée. La globalisation est en train de tisser sa toile : n’est-ce donc pas dans cette dynamique « du grand et de l’instantané » que nous devons nous engager ?
Philippe Terninck, MBA, MScEcon
À la lumière de cette réflexion, quelles sont vos opinions sur la situation économique actuelle ? Sommes-nous dans un cycle traditionnel ou à la porte d’un bouleversement en profondeur ? Faites-nous part de vos commentaires.
1 L'indicateur composite avancé englobe un ensemble de séries choisies parmi tout un éventail d'indicateurs économiques à court terme fondamentaux. Source : OCDE – Direction des statistiques (http://www.oecd.org/about/0,3347,fr_2649_34349_1_1_1_1_1,00.html)
2 Institute for Supply Management : association qui regroupe les directeurs des achats de plus de 400 entreprises de 20 secteurs différents, dans 50 états américains. Sondage une fois par mois. Indice > 50 = croissance.